Pour et autour de Sante Notarnicola (1938-2021)

lundimatin#281, le 29 mars 2021

Sante est décédé le 22 mars 2021 suite à une infection post-Covid. Son livre l’Evasione impossibile dans ses premières éditions, Feltrinelli pour l’Italie en 1972 et les éditions d’en bas pour une version francophone en 1977 sous le titre La révolte à perpétuité, nous avait bouleversés, mais les retombées en France furent minces pour plusieurs raisons. La composition sociale des prisons s’avérait fort différente entre les deux pays, alors pourtant qu’ils formaient l’épicentre de la plus récente tentative d’insubordination prolétarienne, tout en n’étant pas limités par cette stricte dimension puisqu’elle revêtait déjà des caractères de ce qu’on pourrait appeler une révolution à titre humain.

En effet, en France, la plupart des participants à Mai 68 échappèrent à la prison ou, quand ils furent arrêtés pour des faits de droit commun, ne se déclarèrent pas prisonniers politiques (cf. le procès de la « bande des Tables Claudiennes » à Lyon où le procès de Raton et Munch, « trimards » accusés d’avoir conduit le camion qui aurait tué le commissaire Lacroix à Lyon le 24 mai sur le pont Lafayette). D’une façon générale, au début des années soixante-dix, la question du banditisme social ne se pose pas en France. Les maoïstes de la Gauche prolétarienne ou les trotskystes de la JCR arrêtés sont des militants politiques qui se revendiquent comme tel et même dans le milieu issu de « l’ultra gauche » les positions sont peu claires comme on a pu le voir au moment du soutien (ou non) au MIL de Puig Antich et de ses camarades. Pendant que certains soutenaient une défense nécessairement politique, quelle que soit la position qu’on puisse avoir vis-à-vis de la lutte armée, et publiaient une brochure [1]

[1]  – Cf. « La guerre civile en Espagne, 1973 : Violence… pour l’expliquer, d’autres, plus que réservés, tenaient le discours comme quoi il n’y avait pas plus de raison de les défendre eux particulièrement plus que les autres prisonniers (de « droit commun ») condamnés tout aussi lourdement. En France les luttes dans les prisons et particulièrement sur les QHS virent bien émerger quelques figures (Charly Bauer, Jacques Lesage de La Haye, Roger Knobelspiess), mais ces dernières restèrent quelque peu isolées. Malgré des révoltes sporadiques, la formation du CAP et l’action d’individus comme Serge Livrozet, elles ne prirent pas une dimension véritablement collective. Et ainsi elles sont restées tributaires de la résonance que leur donnaient des « avant-gardes externes », pour parler comme les italiens, plus ou moins spécialisées surla question des prisons. Pendant ce temps, il en était tout autrementen Italie avec l’entrée incessante dans les prisons de protagonistes d’une insubordination de plus en plus criminalisée, qu’elle provienne des jeunes ouvriers ou étudiants ou encore des emarginatiet autres disocupati. Cela produisait un brassage et une nouvelle composition sociale de la prison qui posait concrètement et non pas simplement sur le plan des principes, la caducité de la distinction entre prisonniers politiques et prisonniers de droit commun. Par là même, elle offrait la possibilité d’une lutte autonome dans les prisons venant s’insérer dans le mouvement plus large de « l’autonomie italienne », en lien avec elle donc, mais sans que le sens du lien soit univoque. Sante en fut une des expressions, les NAP une autre. C’est de cette expérience que nous avons essayé de rendre compte ici en quatre fragments dans cet hommage à une figure marquante des luttes de l’époque.

JW

La révolte à perpétuité

Outre l’intérêt intrinsèque de l’expérience prolétarienne et révolutionnaire racontée par Sante Notarnicola, c’est sans doute la première fois qu’était posée concrètement l’indistinction entre prisonniers de droit commun et prisonniers politiques qui allait imprégner les vingt années qui suivent en Italie. Était questionnée aussi la question de ce que Marx appelait le lumpenprolétariat, mais qui, dans les années 1950-1960 en Europe, relevait plutôt d’un sous-prolétariat auquel il n’y avait aucune raison d’appliquer le vocable méprisant de Marx. Le lumpen principalement composé au XIXe siècle de ceux qui, individuellement, ne voulaient pas devenir prolétaires avait en effet laissé place au siècle suivant à la masse de ceux qui ne pouvaient éviter de « tomber » massivement dans le prolétariat. Ce fut par exemple le cas des immigrés de l’intérieur et particulièrement ceux du sud de l’Italie, dont Notarnicola (né près de Tarente, dans les Pouilles) était un exemple parmi d’autres. Sante se mêle très tôt à la vie turinoise contrairement à certains Méridionaux fonctionnant en vase clos. Il y écrit ses premières poésies : Aujourd’hui l’été s’en est allé ; des douces couleurs seul demeure le jaune violent des feuilles moribondes. Tu t’en es allé avec l’été et je suis resté seul à compter les feuilles qui tombent.

Il vit ensuite la vie des militants ouvriers de base sans formation particulière autre que trois livres de littérature imposés, dont Le talon de fer de Jack London et Histoire du parti bolchévique de l’URSS de Staline. Aucun écrit de Marx, mais une formation forgée dans les réunions et discussions. C’est là que naît son amertume par rapport aux fonctionnaires du Parti sans rapport à la base, mais sans qu’aucune alternative ne lui apparaisse. Clairement, la révolution était remise à plus tard et même la lutte quotidienne contre les fascistes était mise sous le boisseau. Fonder un autre parti à la fin des années cinquante apparaissait impossible, restaient les actions exemplaires de résistance en référence à Cafiero (« La plus grande infamie est l’inaction » (p. 61) et sur le modèle des GAP (groupes d’action patriotique) de la Résistance (Danilo, l’un des membres du groupe y avait participé). Un petit groupe s’est formé à Turin qui entre peu ou prou dans la clandestinité et se procure des armes rudimentaires. La haine contre les gardiens de la Fiat cristallise la haine de classe de l’époque et l’usine devient la cible. Les actions à venir constituant les prémisses de la future lutte armée, mais pour Piero Cavallero, autre membre du groupe, il s’agissait dans l’immédiat de produire « l’éclat du défi » (op. cit., p. 68). Dès la première attaque (le 15 mai 1959) pour s’emparer de la paye du tour de nuit, les journalistes et politologues notent un changement stratégique avec ce qu’ils appellent la naissance d’un banditisme social, d’une guérilla nouvelle. L’action avait aussi produit un choc, aussi bien parmi les camarades qui s’y opposaient — pour le parti communiste italien et les syndicats qui ont participé aux gouvernements d’unité nationale dès la Libération, il n’était pas question de tolérer des comportements qu’on dirait aujourd’hui inappropriés — que parmi ceux qui étaient convaincus de son bien-fondé.

La révolte de Piazza Statuto en juillet 1962 va produire un deuxième coup de semonce d’une tout autre ampleur. Elle voit l’affrontement violent entre ouvriers et policiers d’une part et ouvriers et syndicats d’autre part (un local de l’UIL, l’équivalent de FO est attaqué). Toute la gauche traite alors de fascistes les manifestants. Pour Notarnicola, la désillusion est telle que s’impose à nouveau le passage à l’action individuelle. Ce ne sera plus la Fiat l’objectif principal, mais les banques qui « sont le symbole du capitalisme financier, des monstres anonymes et puissants » (p. 102). Mais peu à peu le groupe s’effrite du fait de motivations très différentes entre ceux qui, finalement, à travers les hold-up veulent faire de l’argent et ceux pour qui ce n’est qu’un moyen de financement pour s’organiser politiquement. Et même cette dernière motivation va avoir tendance à se perdre en route quand, pendant les quatre années suivantes, ce fut « cette activité frénétique et illégale qui nous fit perdre à tous le projet initial, qui nous amena petit à petit à tout réduire à un défi mortel entre la police et nous, qui nous poussa dans une clandestinité confinant à la paranoïa et nous détacha des amis et de nos camarades » (p. 112). Après une énième attaque de banque (la vingt-troisième) à Milan en 1967, les membres du groupe sont arrêtés. Après quelques mois de prison Sante participe à sa première mutinerie au son de « À bas les codes fascistes » (le code Rocco) et est aussitôt désigné comme délégué par les mutins pour discuter avec l’administration. Le modèle est l’unité ouvrière qu’il propose d’appliquer pour les prisons en reprenant Bandiera Rossa. C’est à ce moment qu’il rencontre Riccardo d’Este, ancien de Classe operaia, puis de Ludd et Comontismo [2]

[2]  – … et enfin de Temps critiques dans les années 90… , Eddy Ginosa libertaire à la fois proche des situationnistes et de la revue Invariance et Andrea Valcarenghi qui allait fonder la revue underground Re Nudo. Avec l’automne chaud et les nombreux emprisonnements qui s’ensuivent se pose concrètement la question de la distinction politiques/droits communs or devant un gouvernement qui, en 1970, décide l’amnistie pour les politiques, les droits communs de plusieurs prisons se lancent dans des mouvements de grève de la faim et tout à trac se déclarent « prisonniers politiques » puisque l’État et l’administration pénitentiaire ne veulent pas céder. « Le mouvement des prisons était en train de naître » (p. 163). Les liens se tissent avec Lotta Continua qui commence, à l’époque,son travail spécifique sur les « damnés de la terre ». Le mot d’ordre est aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur : « On ne change pas la prison, on la détruit (p. 176). Un slogan qui inspirera aussi les Noyaux armés prolétariens (NAP) actifs à partir de 1974.

Les élections de 1972 approchant, une initiative politique est prise pour une campagne pour le droit de vote en prison. Elle provoque la critique de certains groupes des « avant-gardes externes [3]

[3]  – Dans sa lettre du 8 avril 1972 de la prison de Lecce…  », mais son sens était à la fois symbolique et pragmatique en tant que soutien à Pietro Valpreda alors détenu et qui se présentait sur les listes du parti radical.

À son procès en appel, il resitue son parcours dans une sorte d’autocritique : « Pour ma part je me suis rebellé contre cet état de choses dès l’âge de quatorze ans. À un certain moment de mon existence, quand j’ai accepté de faire le bandit, j’ai donné à cette rébellion une forme erronée, j’ai confondu lutte révolutionnaire et révolte individuelle en faisant ainsi le jeu de la classe dominante à qui appartient la logique de la violence et de l’oppression… » (p. 188). C’est cette « révolte à perpétuité » qu’il faut retenir, par delà ce retour à une certaine orthodoxie militante, l’absence de critique de la Chine quand, à son procès en appel, Sante énonce qu’il n’y a que cinq cents prisonniers en Chine maoïste ou encore quand il fait référence de façon laudative au Que faire de Lénine dans son texte sur les « damnés de la terre ».

JW

Un livre indispensable [4]  – Introduction d’Erri de Luca à la seconde édition de…

Ce livre de Sante Notarnicola est paru en 1972 édité par Gian Giacomo Feltrinelli. Cette année-là, l’un a explosé accroché à un pylône, l’autre était en prison depuis 1967.
Ce livre est encore une narration, mais déjà un document d’histoire.

Il commence dans les années cinquante et se termine dans les années soixante-dix, celles qui ont longtemps été ignorées, contournées par l’histoire, officielle et réticente. Les années soixante-dix correspondent à la tête des tempêtes, que les navires contournent en les tenant à distance. Réduites à l’actualité criminelle, ce furent des années politiques où la parole politique venait d’en bas et avait de la dignité. Aujourd’hui, cette histoire tue est recouverte dans la mémoire publique par la musique pop, par Battisti, Celentano et le chanteur de la compagnie. Les années soixante-dix ? Celles du garçon de la via Gluck [5]

[5]  – Il ragazzo della via Gluck est une chanson d’Adriano… . En ces années de rébellion, nous ne vivions pas dans la Via Gluck, ni parmi les blocs d’immeubles et les garçons de la Via Paal [6]

[6]  – Les Garçons de la rue Paul, roman de Ferenc Molnár… . Nous étions dans une Italie qui publiait des livres de révolutionnaires prisonniers, des librairies qui les distribuaient et aucune critique dans les pages culturelles ni interviews de l’auteur emprisonné. La nouvelle passait directement par le bouche-à-oreille, rapidement au travers des cortèges surchauffés, des assemblées plantées au milieu du temps officiel pour l’arrêter, dans une école, au milieu d’un atelier, sur un chantier. Le cri : « Assemblée, Assemblée » arrêtait les horloges. Les secondes, les minutes, l’heure entière se détachaient du cadran par leur propre poids, c’était le temps hors du compte, le temps inventé, libre de déborder au-delà du temps.

Dans les bistrots, dans les tramways, on échangeait des nouvelles fraîches, non seulement des arrestations et des libérations, mais aussi des sorties de livres. L’évasion impossible passait de main en main, démontrant qu’il était possible de faire sortir des livres et des histoires des cages. Il coûtait deux mille lires, un prix élevé l’année même où le quotidien Lotta Continua sortait au prix de cinquante lires. Feltrinelli savait faire des affaires, mais parallèlement il diffusait une littérature politique urgente pour cette jeunesse sortie de ses gonds et des rangs.

Sante écrivait dans sa cinquième année derrière les barreaux. 68, il l’avait entendu derrière et à l’intérieur des murs de l’isolement. Mais même dans le vide de la réclusion, le vacarme lui parvenait. Aucun mur n’était suffisant pour assourdir 68. La fureur rebelle que Sante, né en 38, avait attendue tout au long de sa jeunesse communiste et turinoise, qui était apparue en flash de magnésium, en noir et blanc, dans les révoltes de Gênes en 60 et de Turin en 62, était finalement arrivée et se propageait. Elle grandissait sans parti et sans syndicat, il n’y avait pas d’intermédiaires entre elle et tous les pouvoirs établis.

Ce n’était pas seulement l’Italie. C’est venu des quatre vents, de l’orient asiatique de l’Indochine qui a pu battre et renvoyer chez eux les soldats habituels, venus là pour protéger les intérêts occidentaux ; des Black Panthers qui mordaient le racisme de la société américaine ; d’Amérique du Sud qui a appris et enseigné la petite guerre, la guérilla ; de l’Afrique qui secouait des siècles de colonies ; d’Irlande avec son Ulster écrasé par l’armée anglaise.

Les quatre vents soufflaient la tempête. Sante les a écoutés de la part des camarades qui sont entrés par vagues, pour peupler les prisons et changer la donne dans les rangs des prisonniers. Des jeunes bien éduqués sont venus avec des livres et les ont lus à haute voix pour ceux qui n’avaient pas eu d’école. Une autre jeunesse remplissait à nouveau de causes politiques les cellules des préfectures de police, les couloirs des pénitenciers.

C’est ainsi que sont reparties, par rebond et contagion, les révoltes même aux endroits les plus écrasés et les plus humiliés de la chaîne de commandement. Là, au dernier degré, au-dessous du niveau de la rue et de l’éducation, là, la fraternité se pratiquait horizontalement, prête à tous les sacrifices. À l’époque, on l’appelait communisme, il avait une histoire de révolutions et de défaites, et était le premier mot politique né au XXe siècle. Il venait d’un manifeste du siècle précédent, mais c’était l’émergence du siècle suivant. Si l’on enlève la queue et la tête, le communisme, comme lorsqu’on distille l’eau-de-vie pour ne garder que le cœur, reste la plus ancienne ressource de l’humanité : la fraternité. Sans prévenir, elle s’est plantée là, dans les prisons, sous la répression la plus féroce, parmi ceux que l’on donne pour morts parce que divisés et vaincus. La révolte des prisons est une page distincte de cette période de luttes révolutionnaires en Italie dans la troisième partie du vingtième siècle. Cette révolte arrache et obtient des choses. L’Italie de l’extérieur fait quelque chose, change les règles, la réforme de la peine. De même qu’il est possible de faire pression pour une réforme du service militaire, de même des victoires dans les usines émergent avec le samedi férié, la réduction à huit heures dont une demi-heure de cantine, de meilleures conditions sanitaires dans les établissements.

Une jeunesse révolutionnaire a produit des réformes payant en détention un prix qui aurait été raisonnable si elles avaient été extorquées à une tyrannie, mais exorbitant en démocratie. L’Italie de la plus belle Charte constitutionnelle la gardait accrochée au mur à côté du crucifix et ne permettait ni à l’une ni à l’autre d’en descendre. Trente ans d’un parti unique aux commandes [7]

[7]  – Le parti de la démocratie chrétienne… avaient transformé la statue de la démocratie en statue de sel. Les jeunes révolutionnaires de l’époque se sont mis à écraser leur record d’emprisonnement politique. Ils avaient cessé de demander. Leur intransigeance s’est heurtée à toutes les autorités, les a affaiblies, les a obligées à conclure des pactes qui ont ensuite été signés par les partis sociaux-démocrates siégeant au Parlement.

Sante raconte. Sa voix est libre des défenses d’office, c’était un révolutionnaire sans parti. Il a rencontré Lotta Continua, les Brigades rouges, mais est resté Sante, un compagnon à part. Sa voix de l’époque ne porte aucune trace de cette dose de volonté de puissance qui se cache dans toute forme organisée. Un jour, il est le représentant d’une mutinerie carcérale, le lendemain, il est à nouveau submergé par les représailles, le réduit à zéro que les autorités déplacent sans cesse. Les trous, les fossés, les catacombes criminelles de notre pays, il les a tous traversés, vagabond aux fers entre barreaux et escortes. La voix de Sante conserve l’honnêteté de ceux qui ne se sont jamais retrouvés à devoir défendre leur propre sigle, un éclat, quand ça dérapait, il s’arrachait. Aujourd’hui, il est quelqu’un qui a payé sa dette criminelle. En tant que tel, il est un citoyen rare, qui ne doit rien à l’État. Dans un pays d’évadés fiscaux et de tricheurs réglementaires, il est la figure du débiteur qui paie sa facture jusqu’au dernier centime des jours. D’autres personnes de cette génération ont payé et paient jusqu’à l’outrance la facture pour nous tous de cet âge politique. Ce sont eux qui ont été les derniers à se lever de table en courant, ce sont eux qui ont été rattrapés par l’aubergiste, complètement rincés jusqu’à la vieillesse. Qui veut connaître l’Italie du XXe siècle doit feuilleter les années soixante-dix. Ce livre est indispensable sur cette étagère-là.

Erri De Luca
,
traduction EP pour Temps critiques

Les damnés de la terre et la révolte des prisons

Camarades, permettez-moi avec les débuts de ces travaux d’envoyer notre salut aux camarades emprisonnés. Aux camarades exilés, spécialement ceux pour lesquels l’exil est difficile, notre salut va aux exilés qui ne jouissent pas de faveurs particulières, ou parce qu’ils manquent de moyens personnels, ou parce que leur cohérence politique les exposent, dans un cycle chargé de méfiance et de contrôle qui les contraignent à une vie de marginaux.

Et rappelant l’exil de beaucoup, un souvenir plein d’émotion va au camarade avocat Sergio Spazzali qui a donné beaucoup aux prisonniers et n’a rien eu en échange, sinon l’affection et l’estime de beaucoup de révolutionnaires. Sergio est allé augmenter la liste de ces camarades qui ont donné tout, totalement tout.

Aux camarades emprisonnés en ce moment, outre notre salut nous tenons à dire que durant ce travail, nous poserons au centre la question de leur libération.

Nous voulons développer une action politique d’une ample portée pour dépasser la fragmentation des initiatives qui ont caractérisé ces deux dernières années.

C’est à nous de faire en sorte que soient dépassés les obstacles qui empêchent aussi sur ce terrain délicat, un apport unitaire du mouvement. Comment nous espérons sortir de cet échange.

Les obstacles sont de diverses natures, quelques-uns liés à de vieux travaux aujourd’hui très dépassables, étant donné le temps écoulé (je me réfère aux divisions des années 70 qui ont caractérisé la vie du mouvement révolutionnaire). D’autres obstacles, à l’inverse sont actuels et pour cela insidieux. Par rapport à ces derniers, le maximum de clarté a été fait, pour donner des instruments ultérieurs aux camarades piovani (″pluvieux″ ?) vers lesquels nous sentons le poids de la responsabilité qui en dérive de par le poids de notre histoire. Nous voulons aussi rappeler aux « oublieux » quelle pesante responsabilité politique et humaine ils assument en termes de révision historique, omettant, minimisant ou même théorisant des choix déshonorants sur le plan personnel, outre que politique. Des choix et des comportements qui ont pesé beaucoup dans les années qui se sont succédé et qui ont empêché la reprise du mouvement, tout ce qui a échoué sur les décombres de la rupture de la solidarité.

Un salut non formel va aux femmes et aux hommes, enfermés ici à la Dozza.

C’est un salut à étendre aux détenus qui sont enfermés avec des « bracelets » (ils ont proliféré ces derniers temps), aux détenus qui subissent une peine inhumaine comme celle de la perpétuité et, enfin, aux détenus malades. Et ici nous ne pouvons pas ne pas rappeler avec émotion et préoccupation : Prospero Gallinari, Salvatore Ricciardi, Salvatore Cirincione, la camarade Silvia Baraldini et tant d’autres qui vivent, outre la prison, des maladies dévastatrices.

Camarades, dans l’histoire du mouvement ouvrier de tout ce siècle, le PCI, a toujours agité le drapeau du vieux camarade Terracini qui, sous le régime fasciste fut le dirigent qui purgea 18 ans de détention. Sous le régime « démocratique » né par la résistance, Paolo Maurizio Ferrari, communiste et militant des Brigades Rouges, au prochain mois de mai il aura purgé vingt ans de prison, et ainsi les frères Abatangelo Giovani Gentile Schiavone, Maria Pia Vianale. Des dizaines et dizaines d’autres communistes sont en prison depuis plus de quinze ans. Ce sont des données. Ceci est le dur prix à payer à la propre cohérence de communistes. Il n’y a pas la discontinuité plaisante tant attendue… La répression continue à fonctionner avec une parfaite continuité !

La continuité des prisons spéciales où sont enfermés avec le même traitement des temps d’urgence, des dizaines de camarades. Ce sont ceux dont on ne parle jamais, même entre nous et qui se taisent et ne demandent rien. Ce sont les camarades qui par pures convictions politiques, ont fait de leur vie un militantisme granitique, dans les conditions les plus difficiles que l’on puisse imaginer. Dans les années passées, grâce à l’urgence, nombreuses ont été les fortunes politiques ainsi qu’économiques qui se sont formées sur la peau des camarades. Dans des temps plus récents, à défaut des raisons qui l’avait généré, des écrivains d’un certain type n’ont pas renoncé à s’engraisser et ont créé de fausses urgences. Il suffit de se rappeler les livres des Flamigni, des Cipriani, etc. où tout en soutenant des thèses complotistes chères au vieux PCI, ils violent leur intelligence (mais en ont-ils ?) sans se sentir ridicule. Nous discutons donc de cette période, tenant présents les coûts humains qu’elle a eus et les difficultés de ceux qui ont osé de façon autonome l’escalade pour le communisme.

Encore une fois, je suis invité à une initiative de mouvement comme témoin d’une longue époque de lutte qui souvent a vu au centre aussi les problèmes de la prison.

Je reste toujours dans l’idée qu’une reconstruction historique et politique de nos histoires doit nécessairement avoir un caractère collectif. Même si désormais, les contributions sont nombreuses, pour que cette reconstruction puisse être achevée, il est indispensable que tous les camarades soient en dehors des prisons et les exilés rentrés. Ceci parce que, entre les plis de cette histoire, il peut y avoir des tuiles de nature judiciaires : la dernière arrestation sur le cas Moro a eu lieu il y a quelques mois.

Chaque fois que j’ai affronté publiquement les problèmes de la prison, j’ai toujours divisé en deux phases ces histoires. Une première phase qui commence avec mon arrestation et va jusqu’en 1977 et une seconde phase, celle des prisons spéciales qui est toujours en cours.

Je suis fortement lié à cette histoire, celle du mouvement des « damnés de la terre », que je juge exemplaire du point d’une lutte de masse, de l’acquisition d’une forte dignité collective de milliers de détenus, et de la croissance d’une identité politique qui a impliqué des centaines de personnes, quelques-unes parmi lesquelles, avec le temps, ont assumé des rôles de responsabilité politique à l’intérieur du mouvement révolutionnaire.

J’y suis lié aussi par une veille culture que je suis en train de raviver en dehors des prisons dans ces années de semi-liberté infinie…

Cette époque de lutte eut d’incroyables résultats dont on devrait se rappeler, ou mieux, analyser. Pour tous, je veux rappeler la force de ce mouvement qui sut créer, à l’intérieur des plus grandes prisons, un vrai et propre « territoire libéré » qui géra d’une manière révolutionnaire, posant à l’ordre du jour le lien politique avec le mouvement externe, l’étude, la croissance politique de la masse des détenus et des individus. On créa un très fort sens de solidarité, afin de préparer le saut de qualité qui pour beaucoup signifie la libération pratique à travers des évasions individuelles et de masse qui, en ces années furent nombreuses et sensationnelles.

Certains de ceux qui se sont échappés, ne retournèrent pas aux veilles activités extra-légales, mais allèrent grossir les rangs du mouvement révolutionnaire, portant une contribution de courage, cohérence et toute la richesse acquise dans les luttes de ces années. Pour tous, je veux rappeler Martino Zicchitella, qui paya de sa vie sa cohérence, durant une action des Noyaux Armés Prolétaires (Nuclei Armati Proletari).

Très souvent, quelques camarades m’ont demandé comment pouvoir faire une intervention aujourd’hui dans les prisons. J’ai dit et je répète que la réponse nous vient de ces lointaines expériences. Le mouvement des « damnés » pourrait décoller si les conditions favorables étaient réunies. En attendant celles-ci en prison, sont plus proches du Moyen Âge que de nos jours et donc plus proche du point de rupture. Mais, la chose la plus importante était le changement de la composition sociale dans la prison. L’irruption de figures prolétarisées, peut-être avec des expériences fugaces dans le monde du travail, ou qui en vivaient la problématique en famille, fit faire un saut qualitatif dans la manière de traiter d’énormes problèmes que la prison posait jour après jour. Ce ne fut pas simple, de convaincre rapidement tous à la nécessité d’une lutte collective, là où il y avait des individualités très fortes, dans une réalité dans laquelle, c’était justement la résistance isolée, la culture la plus appréciée.

Un autre aspect, le plus important, est que dans la même période en dehors de la prison, un puissant mouvement de masse s’est formé, surtout de la jeunesse, pour la première fois en dehors du contrôle des partis, au contraire contre les partis et contre tous les types d’autoritarisme. Un mouvement qui pourrait vivre longtemps grâce à la soudure qui se fit entre monde de l’école et monde du travail. Les références idéales de l’époque étaient le Che, les guerres de libération du tiers-monde, la révolution culturelle chinoise, la lutte des noirs américains contre la discrimination raciale et surtout, la lutte du peuple vietnamien.

Thématique qui eurent une grosse influence aussi parmi les détenus qui commençaient en étroit contact avec ce mouvement, à former et construire leur conscience politique.

À Irene Invernizzi, une militante de Lotta Continua qui avec cette organisation eut un rôle essentiel pour la formation politique des détenus, nous écrivions en 1971 que « la prison peut être définie comme le miroir de la société qui le contient et les prisonniers comme son image ».

Cette définition ouvre le fameux livre la prison comme école de révolution qui eut à l’époque un gros succès à l’intérieur et en dehors et qui devrait être lus par des camarades piovani (″pluvieux″ ?). Merci à cette camarade, et à son organisation pour la première fois, fut donnée la parole aux détenus.

Si la prison est donc le miroir de la société, on comprend pourquoi aujourd’hui malgré les conditions de surpeuplement qui rendent invivables le quotidien, un mouvement ne décolle pas. Les mutations ont été profondes ; 15-20 pour cent de la population des détenus est formée d’extra-communautaires, c’est à dire de personnes venant de cultures diverses et comme dehors, elles entrent souvent en contradiction, en collision et il vient à manquer un support faisant autorité que seuls les camarades pourraient apporter. Puis la drogue, la toxicodépendance, un pourcentage très élevé qui pour survivre a également provoqué des dégâts incurables qui ont certainement facilités, comme dehors, par engourdir les forces et les consciences, ce qui a déterminé aussi un double contrôle.

La composition des détenus est donc profondément modifiée et ainsi la force et la présence du mouvement ; c’est seulement quand celui-ci redeviendra protagoniste dans la vie sociale, qu’on pourra recréer des conditions car on peut intervenir aussi dans les prisons.

En revenant un instant sur ces années là, sur les liens désormais solides crées entre les mouvements externes et internes, sur le climat et le débat de ces années-là, je me souviens qu’à l’extérieur des prisons, une série d’avant-gardes avait mis à l’ordre du jour la question de la lutte armée et la manière de la développer. Nous, dans les prisons en tant que personne ordinaire nous ne nous sommes pas sentis exclus, au contraire… Après quelques épisodes : le massacre dans la prison d’Alessandria, l’assassinat de Venanzio Marchetti par les agents de la garde pendant un soulèvement, la fusillade contre les prisonniers à la Marate de Florence, presque toute l’avant garde de la prison avait rompu ses liens avec Lotta Continua qui pendant des années avait eu un rapport privilégié avec les prisonniers, et déversait ses sympathies sur les organisations armées, ce qui en ce qui nous concerne posait aussi le problème de la rédemption totale et de la démolition des prisons. Plus personne ne croyait à une prison humanisée, réformée.

De plus, grande était l’influence des premiers militants arrêtés de ces organisations ; ils entraient en contact direct avec nous et nous rapportaient le niveau du débat qui existait au sein du mouvement. C’est ainsi qu’a eu lieu une soudure idéologique, politique et pratique qui allait durer de nombreuses années. Naturellement, grâce aussi à l’action des NAP, qui s’étaient organisés pour défendre les luttes des prisonniers, cette soudure d’idéologies, de politiques et de pratiques allait durer de nombreuses années ; cette soudure inquiéta fortement la direction du Ministère de la Justice, qui commença par créer quelques quartiers d’isolement pour individus et petits groupes à Porto Azzurro, Alghero, Favignana et dans quelques autres prisons et, en 1977, dans le plus grand secret, créa cinq prisons spéciales.

Il serait toutefois peu généreux à l’égard de tant d’avant-gardes carcérales de prétendre que leur choix de la lutte armée n’a été dicté que par l’influence des militants des organisations armées. Ces avant-gardes, rappelons-le, avaient leur propre particularité : elles se sont formées au fil des ans dans le feu des révoltes, elles ont souvent subi des répressions indescriptibles et leur militantisme, leur formation, s’est déroulé entièrement « aux mains de l’ennemi », au sein de l’institution la plus fermée et la plus « jalouse » de la bourgeoisie. L’adhésion était également dictée par une réflexion politique : seule la révolution pouvait donner, peut donner, la vraie liberté. Cela s’applique évidemment à tout le monde, mais pour un prisonnier, le mot liberté a mille significations de plus.

Ces camarades ont donc pris cette responsabilité non seulement pour tenter une sorte de rédemption personnelle, mais pour entraîner tous les autres, pour transformer cette masse « délinquante » en une véritable strate de classe.

Tous les soulèvements prolétariens historiques, au plus fort de leur développement, ont agrégé de multiples figures extérieures à la classe : même la petite et moyenne bourgeoisie. Cela s’est également produit dans les années 1970. Puis, régulièrement, lorsque la crise a explosé, chacun est rentré dans les rangs… la petite et moyenne bourgeoisie au sein de sa propre classe. Ceux qui n’ont pas ce genre de choix sont les prolétaires et…. les incarcérés.

Comme je le disais, en 1977, cinq prisons spéciales ont été créées, avec des caractéristiques hautement destructives et un isolement absolu.

La gestion de ces prisons passait, pour la première fois, sous la dépendance directe de l’exécutif, c’est-à-dire du gouvernement, et le contrôle externe était confié aux carabiniers.

Les objectifs de cette révolution du système pénitentiaire étaient multiples : d’une part, il s’agissait de redonner confiance à la direction et aux gardiens de prison, éprouvés et découragés par une lutte de dix ans qui les avait vus sur la défensive ; d’autre part, il s’agissait d’isoler les militants des organisations armées et les avant-gardes de la lutte de la masse des prisonniers et d’envoyer un message précis au mouvement extérieur.

Les mois qui ont suivi l’institution des prisons spéciales ont été difficiles, également parce qu’à l’extérieur, les NAP avaient terminé leur parabole et ceux qui sont restés ont rejoint d’autres organisations combattantes et celles-ci, si je me souviens bien, ont commencé à subir d’importantes pertes en termes de profondeur politique et de nombre. Un moment de faiblesse dont l’ennemi a profité, déployant sa force sur les prisonniers. Malgré cette phase très dure, il n’y a pas eu de défection de la part des prisonniers qui, au contraire, se sont réorganisés par la suite, se dotant des structures nécessaires à leur survie politique et physique.

Une nouvelle saison de luttes a commencé, qui au début étaient particulièrement difficiles parce qu’elles se faisaient en petits groupes. Parfois, elles ressemblaient à des luttes désespérées. Mais grâce à la contribution de l’Organisation communiste combattante (OCC) et de l’ensemble du mouvement, les prisonniers ont réussi à regagner l’espace vital et à maintenir le corps des prisonniers compact et solide.

Je tiens à souligner que pendant de longues années, malgré la dureté de la répression, le corps des prisonniers est resté compact et uni, et cette solidité morale a donné beaucoup de confiance dans l’avenir et donc dans le dépassement des crises cycliques.

Les espaces politiques étaient évidemment privilégiés par rapport à tout le reste, et je crois que le rôle et l’influence des prisonniers sur le sort du mouvement révolutionnaire pesaient lourd, pour le meilleur et pour le pire.

Il faut aussi admettre qu’il n’y a pas toujours eu beaucoup d’équilibre, il y a eu des excès de subjectivisme qui, à la longue, ont usé les prisonniers. À certains moments, il aurait été nécessaire de conserver la force, de donner moins de place à la subjectivité. Ce n’est un secret pour personne que les cadres les plus préparés étaient en prison et que leur influence politique était très forte, en raison des élaborations théoriques qui étaient souvent pensées et expérimentées par les prisonniers eux-mêmes.

Certes, de nombreuses erreurs de subjectivisme et de sectarisme, malédiction historique de la gauche, ont été commises, et cette dernière a contribué, à terme, à l’effilochement du mouvement révolutionnaire.

Mais cela ne doit être une excuse pour personne, surtout pour ceux qui, en difficulté dans les prisons, ont brisé la solidarité, éludé les contradictions et choisi le dialogue avec les juges et autres.

Zones homogènes… dissociation… sont des termes incompréhensibles ou vagues pour certains, et il est peut-être bon de préciser que derrière ces mots, la qualité matérielle de votre vie de prisonnier a changé. Pour ceux qui ont fait un choix différent du vôtre, leur vie quotidienne a été changée, ils ont été récompensés par le traitement de prisonniers-hôtes, après une déclaration publique d’abjuration publiée presque toujours dans Il Manifesto qui, rappelons-le, non seulement se prêtait, mais soutenait la création de zones homogènes et donc la dissociation ; une position bizarre pour quelqu’un qui occupe le marché éditorial en tant que « journal communiste ». C’était une sorte d’accordéon obscène : à mesure que leurs espaces s’élargissaient, les nôtres se refermaient. Les exemples sont nombreux, et il n’est pas inutile d’en mentionner quelques-uns ici. Les zones homogènes ont été formés dans les prisons appropriées, pas trop loin des lieux de résidence pour faciliter les choses aux membres de la famille, mais en tenant compte des besoins de la nouvelle politique. La Rebibbia était idéale de ce point de vue, on pouvait même se présenter au parlement et en sortir en tant qu’honorable député… Nos compagnons, nos familles, en revanche, devaient continuer à parcourir les 2000 kilomètres habituels pour une heure de parloir, avec des vitres de séparation. De plus, ils devaient souvent se déshabiller et subir des fouilles humiliantes. Lorsque les partisans des zones homogènes et des zones dissociées ont reçu des ordinateurs, pour se tenir au courant des nouvelles technologies, tous nos livres ont été emportés. Nous ne pouvions en garder que trois à la fois et je me souviens encore de mon indécision quant à savoir s’il fallait privilégier le vocabulaire ou un texte qui m’intéressait particulièrement. Lorsque ceux qui se trouvaient dans les zones homogènes ont eu plus d’espace pour se socialiser avec le monde extérieur, pour nous la censure du courrier est devenue plus féroce et l’application de l’articla 90, qui suspendait tous les droits constitutionnels du prisonnier, est devenue plus féroce.

Camarades, pendant deux bonnes années, j’ai eu la chance de partager toutes mes journées, sans interruption, avec trois autres prisonniers. Toujours les mêmes. Il faut être très bien armé pour résister à de telles conditions et ne pas perdre la tête. Il y a eu des passages d’une telle férocité que, par orgueil, par modestie, je n’en ai même pas parlé à Severina, la compagne avec qui j’ai partagé tout cela.

Les zones homogènes, les dissociés, ont fait plus de dégâts que les traîtres, car ils ont brisé la solidarité politique et semé la méfiance non seulement dans le corps des prisonniers, mais aussi au sein de la classe.

À cet égard, je voudrais vous lire un extrait d’un document qui a récemment traité des problèmes des exilés :

Les dégâts sociaux produits par les repentis sont circonscrits, se limitant à démanteler une organisation clandestine et à pénaliser les membres qui la constituent. La désolidarisation, au contraire, est une mesure de plus grande portée sociale, dans la mesure où elle crée un précédent idéologique, produit de la désaffection et du découragement, non pas dans les rangs d’une organisation spécifique, mais à l’intérieur des mouvements sociaux en général. La dissociation vise donc un très grand nombre d’individus et est potentiellement plus insidieuse en ce qu’elle transcende la simple défaite militaire. La repentance adopte le langage des militaires, tandis que la dissociation puise dans le vocabulaire communicatif de la société civile.

Ceux qui ont pris de la distance avec leur passé ont, le plus souvent, eu l’occasion de reprendre ou de commencer une profession. Leur « autocritique » prend de l’importance non pas parce qu’elle a mûri dans les profondeurs des convictions personnelles, mais parce qu’elle se prête à être reproduite et transmise à d’autres individus et groupes. Les dissociés sont invités à agir en tant que témoins d’une défaite générationnelle, à promouvoir une mémoire de la défaite qui ne s’épuise pas dans le passé et le présent, mais qui conserve également un impact significatif par rapport à l’avenir. Il est un fait que, pour ceux qui ont été impliqués dans les processus politiques, la désolidarisation a également signifié la réintégration et souvent le travail. Beaucoup d’autres ont dû émigrer. Parmi les premiers, le statut public des dissociés s’est incarné dans des messages et des appels clairs et sans équivoque lancés depuis les pages des journaux ou les écrans de télévision.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur l’histoire et le rôle de la dissociation, je recommande le livre Il proletariato non si pentito, Maj Editore, où vous trouverez toute la documentation de ces années sur le problème.

Bien sûr, je suis d’accord avec ce que le camarade a écrit. Je ne comprends donc pas la superficialité des secteurs de ce mouvement qui donnent de la crédibilité à ceux qui, au lieu de démontrer leur cohérence, ont fui et cherchent maintenant à se reproposer comme un sujet politique « renouvelé ». Même les démocrates-chrétiens ne sont plus autorisés à se « recycler ».

Je pense que la cohérence est essentielle pour les communistes, et par cohérence j’entends aussi le fait de toujours défendre sa propre classe. Sinon, non seulement nous perdons notre crédibilité, mais nous faisons reculer les mouvements, et nous savons combien il est difficile de s’en remettre.

Je me souviens quand les communistes, dans les salles d’audience, revendiquaient leur militantisme ou que les camarades des Brigades rouges revendiquaient leur appartenance à l’organisation et toutes les actions qu’elles menaient. C’était la fierté d’appartenir à un parti ou à une organisation qui portait le projet le plus élevé : la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Aujourd’hui, en prison, il nous reste ceux qui se sont « sali les mains », les prolétaires. Les professeurs, les enfants de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie, les néo-parents, après avoir suivi des cours accélérés dans ces zones homogènes, ont repris leur place dans la « société ».

Il nous reste deux problèmes, parmi d’autres : la reconstitution de notre mémoire et le retissage du fil rouge de la solidarité de classe avec des contributions plus substantielles que celles que je peux apporter, et le sort des prisonniers politiques et des exilés. En outre, le problème urgent des prisonniers dans un état de santé grave : Prospero Gallinari, Salvatore Ricciardi, Salvatore Cirincione, Silvia Baraldini et d’autres …

Deux problèmes qui doivent être développés ensemble, même si l’état de santé des camarades nous impose un délai serré si nous voulons leur donner la possibilité de survivre à la détention.

Prospero n’a jamais voulu, en raison de ses convictions et de sa cohérence personnelle, donner la priorité à sa maladie pour résoudre son cas personnel. C’est nous, les camarades, qui avons fait pression sur son avocat pour qu’il demande un report de sa peine, ce qui a été rejeté deux fois. Comme vous le savez, Prospero a subi une opération du cœur et a trois pontages. Il y a quelques jours, il a été hospitalisé pour une attaque et, selon les différents médecins qui l’ont examiné, chaque crise pourrait être la dernière.

Il faut savoir que le régime fasciste libère Gramsci en octobre 1934 pour qu’il puisse se faire soigner. Gramsci meurt environ deux ans plus tard, en avril 1937. Mais nous sommes tous d’accord pour dire que le fascisme est le meurtrier de Gramsci. Nous sommes tous d’accord pour dire que ce pouvoir chrétien-démocrate (et autres) tue notre camarade.

Je pense donc que toutes les initiatives possibles doivent être prises pour exiger la libération de Prospero et des autres camarades gravement malades et pour éviter que ne tombe un voile de silence qui serait fatal.

Encore une considération personnelle.

Lorsque je suis sorti de prison, ce mouvement m’a en quelque sorte adopté. Je vous en suis reconnaissant. J’ai trouvé du soutien, de l’humanité et de la chaleur.

J’ai fait un effort pour vous comprendre et souvent vous avez fait le même effort. Bien sûr, pour la plupart d’entre nous, nous avons des expériences différentes, mais c’est uniquement parce que j’ai vécu des vies politiques différentes. Ce que j’apprécie chez vous, c’est que vous avez vécu l’un des moments les plus difficiles de l’histoire du mouvement. C’est ce que nous vous avons laissé. Mais ne soyez pas naïfs, malgré les échecs, il reste l’exemple, le nôtre, d’une génération qui a osé.

J’espère que ces travaux dans lesquels nous sommes engagés pourront vous apporter les éléments de connaissance utiles à la compréhension des lumières et des ombres produites. Personnellement, je continue à croire que ce que Lénine a écrit dans Que faire ?

Un petit groupe compact, nous marchons sur une route raide et difficile, en nous tenant fermement par la main. Nous sommes de tous côtés entourés d’ennemis et devons presque toujours marcher sous leur feu. Nous nous sommes unis, en vertu d’une décision librement prise, précisément pour combattre nos ennemis et ne pas glisser dans le bourbier voisin.

C’est ce que Lénine a écrit…

Pour ce faire, nous avons besoin de points fixes : la garde jalouse de la mémoire, le dépassement des contradictions qui peuvent avoir une certaine validité dans les grands nombres et qui sont au contraire insensées dans une situation comme la nôtre. La politique pratiquée avec un sens constructif et agrégatif. De plus près, les centres sociaux ont peut-être satisfait de nombreux besoins, mais ils risquent de devenir une sorte de réserve. Au contraire, nous devons abattre tous les murs, y compris celui de notre cerveau. Il est essentiel, aujourd’hui plus que jamais, de se mêler aux gens et à tous leurs problèmes.

Sante Notarnicola, mars 1994, à la conférence de Bologne « Qui n’a pas de mémoire n’a pas de futur », organisée par le Centre Lorusso,

traduction BS pour Temps critiques

La nostalgia e la memoria (extrait) [8] [8]  – Extrait de La nostalgia e la memoria, PGreco…

Parfois
j’aimerais parcourir à nouveau
les rues de mon quartier
et j’aimerais retrouver
cette génération
qui s’est formée
avec le testament de Julius Fucik [9]

[9]  – Julius Fucik, symbole de la résistance contre les…
celui qui sous la potence
écrivit à nous et pour nous.

La génération
qui manifestait en rangs serrés
pour consoler papa Cervi [10]

[10]  – Alcide Cervi est une figure légendaire de la…
et pour se consoler.

Cette génération
qui désarmée
a recueilli le drapeau de la Résistance
avant que la bourgeoisie
ne l’agite de manière obscène.

Je voudrais me retrouver
avec les ouvriers pourchassés
par Scelba et Valetta
ceux de l’Officina Stella Rossa [11]

[11]  – Officina Stella Rossa (atelier Étoile rouge) est le…
les licenciés qui surent tenir.
Je voudrais me souvenir ici
des années cinquante
toutes une par une
jour après jour.

Rappeler les tourments
rappeler la faim
rappeler le froid,
le charbon
acheté par cinq kilos
et la cabane avec les pâtes trop cuites
et rien d’autre.

Puis les affrontements
juillet 60
et les gars violents
de la Piazza Statuto
avec des pavés dans les mains.

Je voudrais reparcourir
toute la via Cuneo
traverser la Stura, la Dora
et tout mon quartier
Je voudrais voir
une fois de plus
la vieille maison
avec les toilettes sur la coursive
Retrouver un instant seulement
mes vingt ans
avec celui qui pour la première fois
m’ appelé terrone
et m’a ensuite appris
que faire le jaune
était le plus grand crime.

Enfin, je voudrais me pencher
absorbé
par la liste angoissante
de ceux qui ne sont plus là
et je voudrais me cacher
dans la via Chiusella
la plus laide des rues
de mon quartier.

Me souvenir aussi des adieux
violents et féroces, de la colère.

Mais aussi
retrouver mes racines
dans ce quartier
plat comme l’âme
aussi vaste que l’orgueil
aimé et vécu
par cette génération
la plus malheureuse
la plus dure
la plus chère.

Sante Notarnicola,
traduction BS pou Temps critiques

[1]  – Cf. « La guerre civile en Espagne, 1973 : Violence et mouvement social », in Le mouvement communiste (MC), no 6, octobre 1973, p. 5-19 et la réponse en question : L’antifascisme dans un verre d’eau de Vichy, Ajax, Bériou, Brisset, Cicero, Will. Puis en nouveau contrepoint, celui de Jacques Barrot de 1974 « Violence et solidarité révolutionnaires. Le procès des communistes de Barcelone » dans la ligne de celui du MC.

[2]  – … et enfin de Temps critiques dans les années 90 jusqu’à son décès.

[3]  – Dans sa lettre du 8 avril 1972 de la prison de Lecce (op. cit., p. 200-5), Notarnicola répond à un camarade de ces groupes externes où il exprime la nécessité d’une organisation autonome des prisonniers, alors que dans sa lettre du 5 février 1972 du pénitencier de Noto au journal Il Manifesto, il insista plutôt, par principe, sur l’unité de classe par le fait que la majorité des prisonniers font partie de la classe des prolétaires.

[4]  – Introduction d’Erri de Luca à la seconde édition de L’Evasione impossibile, Odradek, 2005.

[5]  – Il ragazzo della via Gluck est une chanson d’Adriano Celentano, parue en 1966 et écoutée en boucle par une bonne partie de la jeunesse italienne de l’époque.

[6]  – Les Garçons de la rue Paul, roman de Ferenc Molnár (François Molnár) et film éponyme de Zoltán Fábri (sorti en 1969), tous deux adressés à la jeunesse.

[7]  – Le parti de la démocratie chrétienne (DC).

[8]  – Extrait de La nostalgia e la memoria, PGreco Edizioni, Milano, 2019. Ce titre a été interprété par le groupe Assalti Frontali dans l’album Terra di nessuno (1992).

[9]  – Julius Fucik, symbole de la résistance contre les nazis, écrivit Écrit sous la potence en prison avant d’être exécuté par les nazis en 1943.

[10]  – Alcide Cervi est une figure légendaire de la Résistance italienne, ses 7 fils participaient à ces mêmes actions et furent fusillés par les fascistes en 1943, Cervi fut surnommé « papa Cervi ». Décédé en mars 1970, une course cycliste, se déroulant chaque 1er mai, lui rend hommage depuis 1971 : le Trophée Papà Cervi, Coupe du 1er mai. Un film — sorti en 1968 après avoir longtemps été bloqué par la censure italienne — est consacré aux derniers jours de cette fratrie : I sette fratelli Cervi (les sept frères Cervi).

[11]  – Officina Stella Rossa (atelier Étoile rouge) est le nom, rebaptisé par les ouvriers de Fiat, d’un atelier de l’une des usines Fiat.

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