Etat d’exception permanent en Europe

Livres – La Révolution et l’État, de Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, Dagorno 2000

Par Henri Maler
Le Monde diplomatique, octobre 2002
Enseignant à l’université Paris-VIII, co-animateur d’Action critique médias (Acrimed)

Sorce: http://www.monde-diplomatique.fr/2002/10/MALER/16924 

Le premier est emprisonné, l’autre pas – ou pas encore. Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, dont la générosité et la lucidité ne sont un secret que pour les gouvernements français et italien, ont rédigé ensemble un ouvrage, paru en février 2000 (1). En rappeler la teneur est une forme de résistance et de solidarité élémentaires, du moins si l’on veut comprendre ce qui s’est passé et ce qui se passe sous nos yeux.
A rebours des thèses qui dissocient l’action des groupes armés italiens et le mouvement des années 1970 (et en rupture avec les tentatives de démarcation rétrospective), Persichetti et Scalzone s’attachent à mettre en évidence que le passage à la lutte armée fut un point culminant d’un vaste mouvement social confronté à la violence d’Etat et une actualisation d’une virtualité inscrite dans ce mouvement lui-même.
En témoigne notamment la porosité entre les mouvances d’organisations armées et non armées. «Une lutte armée dans le mouvement et un mouvement dans la lutte armée»: solidement étayé, ce sobre constat, qui ne prétend pas s’appliquer à la totalité des forces politiques d’extrême gauche de ces années-là, est complété par d’autres, sur l’origine sociale essentiellement ouvrière et populaire des «combattants armés» et sur le caractère essentiellement politique de leurs cibles. De quoi ruiner – non pour justifier, mais pour comprendre – quelques légendes qui entourent ce «terrorisme».
A contre-courant des illusions répandues sur le caractère d’exception de l’arsenal juridique mis en place après 1976, Persichetti et Scalzone analysent la mise en place d’un Etat de l’urgence permanente qui intègre les mesures d’exception à la législation ordinaire: «L’exception ayant été ainsi transformée en règle, la norme s’était dissoute dans un vaste ensemble d’exceptions».
Il vaut la peine de rappeler certaines d’entre elles : extension de la durée de la prison préventive jusqu’à douze ans, incitation à la délation grâce à la loi sur les «repentis», condamnation définitive prononcée par contumace, possibilité d’être jugé plusieurs fois pour le même délit, introduction de «circonstances aggravantes» pour des délits indubitablement politiques. A quoi il faut ajouter ces innovations juridiques que constituent les «preuves logiques», les imputations par «théorèmes» et les délits de complicité «morale» ou «psychique» (mentale, en italien).
Enfin, Persichetti et Scalzone mettent en cause les stratégies de défense de certains condamnés et de leurs soutiens qui, concentrés sur leur innocence, judiciaire et/ou politique, ont pris le risque de dévier du combat pour une amnistie générale. Sans prendre part à cette polémique, il faut retenir la qualité des arguments qui la sous-tendent et viennent fonder le combat pour l’amnistie (2): non comme procédure d’effacement, mais comme remise en cause de l’Etat d’urgence et, plus généralement, de la judiciarisation de la vie politique qui, alors qu’elle n’a pas fini de produire des ravages en Italie même, se répand un peu partout en Europe.
Ce sont ces analyses de la judiciarisation de la politique que Paolo Persichetti, en sa qualité de chercheur, a poursuivies depuis. Avec son emprisonnement lui-même, elles éclairent comment l’Europe se construit.
25 août 2002. Cette date n’est pas seulement celle de l’extradition vers l’Italie – de l’enlèvement – de Paolo Persichetti, condamné dans son pays à vingt-deux ans de prison pour complicité « morale » de participation à un assassinat politique ; elle est celle d’une « trahison de la parole donnée » par les plus hautes autorités françaises – depuis qu’en 1985 François Mitterrand avait accordé l’asile et la tranquillité aux militants de l’extrême gauche italienne réfugiés dans l’Hexagone et ayant «rompu avec la machine infernale». Pas plus le président Jacques Chirac, lors de son premier mandat, que M. Lionel Jospin, qui, en tant que premier ministre, avait octroyé des cartes de séjour à ceux des exilés politiques italiens qui n’en avaient pas, n’étaient revenus sur cette parole.Il n’en est plus ainsi. Une trahison que seul le goût de la casuistique permettrait de distinguer d’une forfaiture pure et simple.
11 septembre 2002. Cette date n’est pas seulement celle que les ministres de la justice français et italien, M. Dominique Perben et M. Roberto Castelli, en quête de symboles délicats, ont choisie pour se rencontrer et célébrer, au nom de la lutte contre le « terrorisme », leur solidarité dans le processus de vengeance sans fin et à sens unique de l’Etat italien ; elle est celle d’une victoire de l’Europe pénale.
En effet, l’extradition de Paolo Persichetti et les menaces qui pèsent sur les réfugiés politiques italiens, bien qu’elles se prévalent de règles antérieures, sont à la fois un accomplissement des promesses comprises dans ce monstre juridique que constitue l’« espace judiciaire européen » et une anticipation de l’entrée en vigueur du «mandat d’arrêt européen»: des dispositifs qui se fondent sur la «reconnaissance mutuelle» des actes judiciaires de tous les pays concernés et avalisent par conséquent les lois, les procédures et les décisions les plus répressives de chacun d’entre eux (3). Quant à l’alliance scellée entre M. Perben et M. Castelli, elle consacre l’amalgame de tous les «terrorismes» : un amalgame que le vocable favorise et que les dispositions judiciaires entérinent, dans un contexte de criminalisation de la contestation  (4).
C’est donc dans un mouvement de résistance plus général que s’inscrit la mobilisation pour la libération de Paolo Persichetti, pour la défense des réfugiés politiques italiens (5) et pour l’obtention d’une amnistie de tous les condamnés des «années de plomb».
Persichetti et Scalzone terminent leur livre par un fragment de ce propos de Gilles Deleuze : «Agents et patients, lorsque nous agissons et subissons, il nous reste toujours à être dignes de ce qui nous arrive. C’est sans doute cela la morale stoïcienne: ne pas être inférieur à l’événement, devenir le fils de ses propres événements (6)».
Nous savons que personne n’enlèvera cette dignité à Paolo Persichetti.

(1) Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La Révolution et l’Etat, Dagorno, Paris, 2000, 342 pages, 10,29 euros. Comité pour la libération de Paolo Persichetti : (www.persichetti.ras.eu.org).
(2) Ou, du moins, une mesure d’indulto: une diminution des peines qui les rendraient conformes au droit «ordinaire».
(3) Paolo Persichetti, «Plus de judiciaire, moins de juridique», 5 octobre 2001 (www.lsijolie.net/article.php3 ?id_ar…). Lire aussi Jean-Pierre Paye, «Faux-semblants du mandat d’arrêt européen», Le Monde diplomatique, février 2002.
(4) John Brown, «Les périlleuses tentatives pour définir le terrorisme», Le Monde diplomatique, février 2002. Le Figaro, toujours à l’avant-garde, avait détecté en novembre 2001 l’existence d’un «terrosyndicalisme» ou «terrorisme syndical», Le Figaro, 16 novembre 2001, sous la plume d’Ivan Roufiol.
(5) Tous mériteraient d’être nommés ici. Cesare Battisti et Oreste Scalzone sont, semble-t-il, les plus menacés.
(6) Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, Paris, 1977, pp. 49-80.

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