«Cesare Battisti a été exhibé comme un trophée de chasse»

L’ex-membre des Brigades rouges Paolo Persichetti critique la mise en scène, à Rome, de la traque des anciens militants d’extrême gauche

Propos recueillis par Jérôme Gautheret
Le monde Publié hier à 12h20, mis à jour hier à 12h20

Pilori

Aujourd’hui âgé de 56 ans, Paolo Persichetti a milité dans les rangs des Brigades rouges-Union des communistes combattants (BR-UCC), dans les années 1980. Après un premier séjour en prison en Italie et un acquittement, il s’installe en France en 1991. Condamné en appel à vingt-deux ans de prison pour «participation à une bande armée» et «complicité morale dans un homicide», il est extradé en 2002 vers l’Italie, où il terminera sa peine en avril 2014.
Il s’insurge contre le traitement dont a fait l’objet Cesare Battisti depuis son arrestation en Bolivie, et l’utilisation politique par le gouvernement italien de la traque des anciens militants d’extrême gauche installés en France depuis le début des années 1980.

Lundi 14 janvier, Cesare Battisti a atterri à l’aéroport de Ciampino, accueilli par deux ministres et une foule de journalistes. Que vous a inspiré cette scène?
Paolo Persichetti: D’abord, les conditions générales de sa remise aux autorités italiennes restent obscures. La Bolivie n’a respecté aucune procédure, ni d’extradition ni d’expulsion. Ils ont évité de le faire repasser par le Brésil, comme cela aurait été logique compte tenu de la procédure, dans le but de l’empêcher de bénéficier, mécaniquement, d’une réduction de sa peine à trente ans de prison en vertu d’un accord conclu entre Rome et Brasilia.
Puis, il y a les images de l’aéroport de Ciampino, qui étaient répugnantes. Battisti a été exhibé comme un trophée de chasse. Quelque chose de moyenâgeux rappelant l’époque des supplices publics. Deux ministres, dont un qui paradait en costume de policier, se sont invités pour assister à la scène. Sans parler de la vidéo ignoble qu’a mis en ligne le ministre de la justice, Alfonso Bonafede, le lendemain.

Cette capture vous a nécessairement rappelé des choses…
Dans les trois cas où l’Italie est arrivée à ramener dans ses propres geôles des exilés, mon propre cas en 2002, celui de Rita Algranati en 2004 et maintenant celui de Battisti, les remises se sont toujours déroulées en contournant les lois internationales.
Le soir du 24 août 2002, j’ai été arrêté dans le hall d’un immeuble à Paris, alors que j’allais dîner chez des amis. J’ai été emmené au siège de la DNAT [Division nationale antiterroriste], où je suis resté menotté comme un cheval à un anneau accroché au mur, puis, vers minuit, j’ai été mis dans une voiture en direction de l’Italie. Au but d’une folle course dans cette nuit noire, j’ai été échangé sous le tunnel du Mont-Blanc.
Le lendemain soir, j’étais en prison à Rome, mais la surprise est arrivée quand on m’a accusé d’avoir pris part au meurtre de Marco Biagi, un conseiller du ministre du travail d’alors. Accusation sans fondement, car au moment des faits, je tenais un cours dans la salle B224 de l’université de Saint-Denis, face à une vingtaine d’étudiants.
Il s’agissait d’une violation de la convention européenne sur les extraditions: la France, qui était parfaitement au courant des intentions de la magistrature italienne, aurait dû demander une nouvelle demande d’extradition et l’Italie ne pouvait pas m’inculper sans l’autorisation française. Ils savaient très bien que devant les juges, les accusations italiennes se seraient écroulées.

Votre retour en Italie avait-il donné lieu à une mise en scène comparable ?
J’ai eu droit, moi aussi, à une surmédiatisation avec la différence que les médias n’ont été avertis que quand j’étais déjà à Turin. La presse n’a été convoquée que pour filmer mon passage dans la cour de la questura. Les jours suivants, les journaux racontaient que Berlusconi et son gouvernement, réunis dans sa villa de Sardaigne, avaient sorti le champagne à l’annonce de mon arrestation.
IconaLa rentrée de Battisti a été annoncée à l’avance, ce qui a permis une mise en scène théâtrale très soignée: défilé des équipes spéciales des différentes polices, directs TV, radios et réseaux sociaux… Ça a été l’événement médiatique du moment. Il faudrait tout de même rappeler que fin 2017, lorsque l’un des auteurs de l’attentat de Brescia [8 morts et 102 blessés, en 1974], Maurizio Tramonte, un militant d’extrême droite proche des services secrets, a été ramené au Portugal, l’opération s’est déroulée dans l’anonymat le plus absolu. Pendant des années, on a raconté au pays que les attentats à la bombe étaient l’œuvre des Brigades rouges. On a réécrit l’histoire.

Que sait-on des conditions de détention de Cesare Battisti ?
Une fois débarqué à Rome, il a été renvoyé à la prison d’Oristano, en Sardaigne. Il était tellement chamboulé qu’une fois arrivé sur place il a demandé dans quelle partie du monde il se trouvait… Cette prison n’a pas été choisie au hasard: elle est une des plus dures du pays. Elle se trouve de plus dans une île, alors que sa famille vit sur le continent. Une façon d’amplifier l’isolement, de rendre difficiles les parloirs et les visites des organismes de contrôle.
Battisti a été placé à l’isolement diurne pour six mois dans un lieu séparé de la prison. On lui a préparé une sorte de «41 bis» sur mesure [un régime d’isolement total, prévu pour les mafieux les plus dangereux, que la Cour européenne des droits de l’homme a qualifié de «torture»], quelque chose d’absolument illégal. D’ailleurs, c’est le type de traitement qu’attend tout réfugié ramené en Italie: moi aussi, j’ai fait quatre mois et demi d’isolement.
Matteo Salvini [le ministre de l’intérieur italien] lui-même a annoncé qu’il n’y aurait aucun aménagement de peine, et que Cesare Battisti allait pourrir en prison jusqu’à la fin de sa vie. Une façon de mettre sous pression les juges d’exécution des peines. Comme cela m’est arrivé à moi, il devra répondre d’un «délit d’exil». Ils lui reprocheront la soi-disant «doctrine Mitterrand» et la décision de Lula [ex-président brésilien] de ne pas l’extrader. Tout parcours d’intégration en France et au Brésil sera interprété à l’envers, comme une circonstance aggravante…
Les juges deviennent fous face à cette question de la fuite et de l’exil. On m’a reproché d’avoir écrit un livre sur les dessous de mon extradition [Exil et Châtiment,Textuel, 2005], et même d’avoir fait en France un diplôme d’études approfondies sur la «Judiciarisation de la démocratie». Le châtiment qui attend tout exilé, c’est la destruction de tout ce qu’il était arrivé à reconstruire. Ils doivent démontrer que la seule chose possible pour les révoltés des années 1970, c’est un emprisonnement infini, sans possibilité de sortie.

Matteo Salvini, et après lui tout le gouvernement italien, a annoncé qu’ils ne comptaient pas en rester là, et s’apprête à demander l’extradition d’autres personnes recherchées par la justice italienne, dont la plupart sont en France.
En 2004, la justice française avait accepté l’extradition de Battisti contre la promesse que l’Italie modifie sa loi sur la contumace, permettant à Battisti et aux autres dans la même situation d’espérer un nouveau procès. Le Brésil avait, lui, donné son accord pour l’extradition en échange d’une commutation de la perpétuité à trente ans de prison [la peine maximale prévue par le code pénal brésilien]. En Italie, aucun de ces engagements n’a été respecté. Au contraire, ils l’ont enfermé et ils ont jeté les clés de sa cellule.
Je pense que la France doit soigneusement réfléchir à toute requête venant de l’Italie. Il a fallu cinq ans à l’Italie, après la guerre, pour amnistier les crimes des fascistes, six ans à la France pour les crimes de l’OAS durant la guerre d’Algérie. Aujourd’hui, on est à plus de quarante ans de l’affaire Moro. C’est le temps de l’histoire, pas du châtiment.

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«Gli anni 70? E’ ora di affidarli agli storici»

L’Intervista – Parla Marc Lazar che insieme a Marie-Anne Matard-Bonucci ha diretto, Il libro degli anni di piombo. Storia e memoria del terrorismo in italia, Rizzoli 2010


Paolo Persichetti
Liberazione 30 marzo 2011


La scuola di giornalismo della fondazione internazionale Lelio Basso ha promosso di recente un corso di approfondimento dal titolo, «Lo stragismo in Italia da piazza Fontana a via d’Amelio». Il ciclo di conferenze – hanno spiegato gli organizzatori – ha per obiettivo quello di analizzare «La violenza politica come nodo interpretativo della vicenda repubblicana». Tuttavia volgendo un rapido sguardo al programma si resta colpiti dalla singolare riduzione di significato attribuita alla nozione di “violenza politica”. Non vi è più traccia di legami con le dinamiche dell’azione collettiva e dei conflitti sociali, scompare l’analisi del contesto socio-economico, non si tengono nella dovuta considerazione le influenze di natura culturale e ideologica. Eppure, sarebbe bastato guardare alle ore di sciopero, al numero di manifestazioni e picchetti realizzati in alcuni passaggi salienti del dopoguerra italiano, rileggere giornali e riviste dell’epoca per capire il nesso profondo che lega l’emergere della violenza politica ai conflitti sociali.
Per la fondazione Basso, invece, tutto si riconduce al «fenomeno stragista sviluppatosi come “strategia della tensione” alla fine degli anni 60 e riemerso (caso unico in Europa) in tutta la sua drammaticità dopo la fine della guerra fredda ad inizio anni 90». Si ripropone, in sostanza, l’ennesima vulgata complottista e autoconsolatoria aggiornata agli attentati di mafia dei primi anni 90, al papello di Riina, alla trattativa tra Stato, nella veste del “signor Franco”, e Vito Giancimino per conto di Bernardo Provenzano, almeno stando alle ultime ricostruzioni fornite dal figlio di Giancimino, Massimo, prese sul serio dalla procura di Palermo ma non da quella di Caltanissetta. Una rappresentazione che pretende di racchiudere in un’unica trama criminale fatti lontani, diversi, opposti e conflittuali, per natura, cause, moventi e fenomenologia.
Di questa difficoltà a fare la storia degli anni 70 abbiamo parlato con Marc Lazar, professore di storia e sociologia a Sciences Po-Parigi e alla Luiss, che insieme a Marie-Anne Matard-Bonucci ha curato un interessante lavoro multidisciplinare sugli anni 70 pubblicato nel settembre scorso da Rizzoli: Il libro degli anni di piombo. Storia e memoria del terrorismo italiano (tradotto dall’edizione francese uscita presso l’editore parigino Autrement).

Nella introduzione affermate che «Gli storici studiano il terrorismo italiano da poco». Perché questo ritardo?
All’inizio ci sono state le investigazioni giornalistiche, con inchieste soprattutto interessate a cercare i legami con Kgb, Cia, insomma la cosiddetta “dietrologia”. Poi sono venute le commissioni parlamentari che hanno fatto un lavoro a volte abbastanza interessante. Ma è stato come se gli storici avessero delegato ai politici il proprio mestiere. Una supplenza pericolosa. Successivamente è arrivato il momento delle testimonianze con le autobiografie di alcuni militanti della lotta armata e di chi era sul fronte opposto. Da un po’ di tempo hanno preso la parola i figli delle vittime o degli attori: Calabresi, Tobagi, Rossa, e dall’altra parte Anna Negri. Credo che ora sia giunto il momento degli storici. Anche se non va dimenticato che già in passato ci sono stati lavori importanti che purtroppo sono rimasti confinati nel limbo dei pionieri. Oggi ho l’impressione che si stia aprendo una nuova fase. Sono colpito dalla presenza di giovani ricercatori italiani e francesi che si rivolgono a questo periodo con uno sguardo molto diverso dal nostro. Sicuramente chi ha partecipato a quegli anni proverà un grosso malessere di fronte all’impatto delle nuove ricostruzioni che forniranno questi giovani.


Perché ci sono voluti 40 anni?
Questo ritardo ha diverse spiegazioni: molte ferite sono ancora aperte, sia da parte dello Stato che di quelli che hanno fatto la scelta della lotta armata. Non dimentichiamo poi le vicende dell’estrema destra, lo stragismo. Il comportamento della giustizia ha mostrato l’esistenza di due pesi e due misure: molto più duro con la sinistra armata, meno con la destra stragista. C’è poi una grossa difficoltà ad accettare l’idea che negli anni 70 la violenza non sia rimasta limitata solo a piccoli gruppi. Al di là dei giudizi negativi che si possono dare, questa violenza politica esprimeva comunque qualcosa che era presente nella società. E’ stata uno specchio dell’Italia, una sorta di autobiografia del Paese. Questa constatazione ha suscitato reazioni molto dure, soprattutto a sinistra. Eppure La storia degli anni 70 non si può ridurre al peso, seppur importante, delle ideologie, o alla scelta strategica dell’uso della violenza da parte di alcuni gruppi. Si tratta di capire le ragioni profonde che hanno favorito quella parte di consenso raccolto dentro la società dalla minoranza armata. In fondo l’Italia è l’unico Paese europeo in cui si è verificato un periodo così lungo di conflitto violento e con dimensioni sociali tanto ampie. Per questa ragione diversi contributi presenti nel libro, come quello di Isabelle Sommier, cercano di ripensare il rapporto tra violenza sociale e politica non solo negli anni 60-70 ma anche in una prospettiva più lunga. La nostra ambizione era di fare una storia politica, sociale e culturale, mettendo assieme i vari aspetti.

Come spieghi questo perdurare delle teorie dietrologiche?
C’è una grande difficoltà a capire che una protesta sociale può avere un rapporto con la violenza e avere sbocchi politici. E’ un po’ la stessa incapacità a comprendere la natura del berlusconismo, il suo essere ormai un fenomeno sociale profondo e non il semplice risultato di una manipolazione dei media. Con questo lavoro abbiamo posto la prima pietra sulla necessità di fare storia dopo tanta dietrologia e letteratura scandalistica. Anche perché sono passati 30-40 anni e cominciano ad esserci un po’ di archivi disponibili. Non tutti sfortunatamente.

Questa presenza francese, prima con la dottrina Mitterrand ora con la scrittura della storia, non potrebbe suscitare qualche malumore?
Anche in Francia è accaduto qualcosa del genere con la storia di Vichy. Solo grazie al contributo dello storico americano Robert Paxton è stato possibile il rinnovamento completo dell’interpretazione storiografica di quel periodo. Forse un contributo straniero può essere utile quando c’è una situazione così intrecciata. La verità è che noi francesi ci siamo ritrovati dentro questa storia, siamo stati attraversati da queste vicende. Era quindi necessario tentare di andare oltre i malintesi franco-italiani. Nel volume diversi contributi spiegano come i francesi abbiano interpretato a caldo gli anni 70, sia sul piano politico che intellettuale. C’è un saggio di François Dosse su Gilles Deleuze e Felix Guattari che appoggiarono il movimento del ’77 e il convegno di Bologna contro la repressione. Abbiamo poi cercato di conoscere la visione dei giuristi francesi sullo stato di diritto in Italia e tentato di ricostruire la cosiddetta dottrina Mitterrand.

Cosa è emerso?
Mancano ancora gli archivi italiani e buona parte di quelli francesi, tuttavia possiamo dire che non si è trattato di una dottrina giuridica ma di una politica. A seconda delle fasi e dell’interlocutore che aveva davanti, Mitterrand ha assunto posizioni contraddittorie. Disse che la Francia avrebbe fornito protezione senza introdurre esclusioni tra i militanti italiani degli anni 70, se questi nel frattempo avessero abbandonato la violenza politica; in altre occasioni aggiunse che questa protezione non riguardava chi era accusato di crimini di sangue. All’inizio si sono manifestati contrasti nel governo. Alcuni avevano posizioni “più comprensive”, altri “più dure” perché temevano il possibile legame tra militanti italiani e componenti del terrorismo corso o basco. Circostanza che dimostra come la “dottrina Mitterrand” abbia preso le mosse da problemi di gestione dell’ordine pubblico interno prim’ancora che da questioni diplomatiche. La vera novità arriva tuttavia dalla scoperta del ruolo decisivo giocato dal presidente del consiglio Bettino Craxi che, come ha documentato Jean Musitelli che ha avuto a disposizione l’archivio Mitterrand, per ragioni di politica interna invitò in più occasioni Mitterand a tenersi i latitanti italiani.

Link
Steve Wright: per una storia dell’operaismo
La vera storia del processo di Torino al “nucleo-storico” delle Brigate rosse: il Pci intervenne sui giurati popolari
Doppio Stato, teorie del complotto e dietrologia
Mario Moretti, Brigate rosse une histoire italienne
Doppio Stato e dietrologia nella narrazione storiografica della sinistra italiana – Paolo Persichetti
Doppio Stato? Una teoria in cattivo stato – Vladimiro Satta
La teoria del doppio Stato e i suoi sostenitori – Pierluigi Battista
La leggenda del doppio Stato – Marco Clementi
Italie, le theme du complot dans l’historiographie contemporaine – Paolo Persichetti
I marziani a Reggio Emilia – Paolo Nori
Ci chiameremo la Brigata rossa – Vincenzo Tessandori
Spazzatura, Sol dell’avvenir, il film sulle Brigate rosse e i complotti di Giovanni Fasanella
Lotta armata e teorie del complotto
Caso Moro, l’ossessione cospirativa e il pregiudizio storiografico
Storia della dottrina Mitterrand

Etat d’exception permanent en Europe

Livres – La Révolution et l’État, de Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, Dagorno 2000

Par Henri Maler
Le Monde diplomatique, octobre 2002
Enseignant à l’université Paris-VIII, co-animateur d’Action critique médias (Acrimed)

Sorce: http://www.monde-diplomatique.fr/2002/10/MALER/16924 

Le premier est emprisonné, l’autre pas – ou pas encore. Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, dont la générosité et la lucidité ne sont un secret que pour les gouvernements français et italien, ont rédigé ensemble un ouvrage, paru en février 2000 (1). En rappeler la teneur est une forme de résistance et de solidarité élémentaires, du moins si l’on veut comprendre ce qui s’est passé et ce qui se passe sous nos yeux.
A rebours des thèses qui dissocient l’action des groupes armés italiens et le mouvement des années 1970 (et en rupture avec les tentatives de démarcation rétrospective), Persichetti et Scalzone s’attachent à mettre en évidence que le passage à la lutte armée fut un point culminant d’un vaste mouvement social confronté à la violence d’Etat et une actualisation d’une virtualité inscrite dans ce mouvement lui-même.
En témoigne notamment la porosité entre les mouvances d’organisations armées et non armées. «Une lutte armée dans le mouvement et un mouvement dans la lutte armée»: solidement étayé, ce sobre constat, qui ne prétend pas s’appliquer à la totalité des forces politiques d’extrême gauche de ces années-là, est complété par d’autres, sur l’origine sociale essentiellement ouvrière et populaire des «combattants armés» et sur le caractère essentiellement politique de leurs cibles. De quoi ruiner – non pour justifier, mais pour comprendre – quelques légendes qui entourent ce «terrorisme».
A contre-courant des illusions répandues sur le caractère d’exception de l’arsenal juridique mis en place après 1976, Persichetti et Scalzone analysent la mise en place d’un Etat de l’urgence permanente qui intègre les mesures d’exception à la législation ordinaire: «L’exception ayant été ainsi transformée en règle, la norme s’était dissoute dans un vaste ensemble d’exceptions».
Il vaut la peine de rappeler certaines d’entre elles : extension de la durée de la prison préventive jusqu’à douze ans, incitation à la délation grâce à la loi sur les «repentis», condamnation définitive prononcée par contumace, possibilité d’être jugé plusieurs fois pour le même délit, introduction de «circonstances aggravantes» pour des délits indubitablement politiques. A quoi il faut ajouter ces innovations juridiques que constituent les «preuves logiques», les imputations par «théorèmes» et les délits de complicité «morale» ou «psychique» (mentale, en italien).
Enfin, Persichetti et Scalzone mettent en cause les stratégies de défense de certains condamnés et de leurs soutiens qui, concentrés sur leur innocence, judiciaire et/ou politique, ont pris le risque de dévier du combat pour une amnistie générale. Sans prendre part à cette polémique, il faut retenir la qualité des arguments qui la sous-tendent et viennent fonder le combat pour l’amnistie (2): non comme procédure d’effacement, mais comme remise en cause de l’Etat d’urgence et, plus généralement, de la judiciarisation de la vie politique qui, alors qu’elle n’a pas fini de produire des ravages en Italie même, se répand un peu partout en Europe.
Ce sont ces analyses de la judiciarisation de la politique que Paolo Persichetti, en sa qualité de chercheur, a poursuivies depuis. Avec son emprisonnement lui-même, elles éclairent comment l’Europe se construit.
25 août 2002. Cette date n’est pas seulement celle de l’extradition vers l’Italie – de l’enlèvement – de Paolo Persichetti, condamné dans son pays à vingt-deux ans de prison pour complicité « morale » de participation à un assassinat politique ; elle est celle d’une « trahison de la parole donnée » par les plus hautes autorités françaises – depuis qu’en 1985 François Mitterrand avait accordé l’asile et la tranquillité aux militants de l’extrême gauche italienne réfugiés dans l’Hexagone et ayant «rompu avec la machine infernale». Pas plus le président Jacques Chirac, lors de son premier mandat, que M. Lionel Jospin, qui, en tant que premier ministre, avait octroyé des cartes de séjour à ceux des exilés politiques italiens qui n’en avaient pas, n’étaient revenus sur cette parole.Il n’en est plus ainsi. Une trahison que seul le goût de la casuistique permettrait de distinguer d’une forfaiture pure et simple.
11 septembre 2002. Cette date n’est pas seulement celle que les ministres de la justice français et italien, M. Dominique Perben et M. Roberto Castelli, en quête de symboles délicats, ont choisie pour se rencontrer et célébrer, au nom de la lutte contre le « terrorisme », leur solidarité dans le processus de vengeance sans fin et à sens unique de l’Etat italien ; elle est celle d’une victoire de l’Europe pénale.
En effet, l’extradition de Paolo Persichetti et les menaces qui pèsent sur les réfugiés politiques italiens, bien qu’elles se prévalent de règles antérieures, sont à la fois un accomplissement des promesses comprises dans ce monstre juridique que constitue l’« espace judiciaire européen » et une anticipation de l’entrée en vigueur du «mandat d’arrêt européen»: des dispositifs qui se fondent sur la «reconnaissance mutuelle» des actes judiciaires de tous les pays concernés et avalisent par conséquent les lois, les procédures et les décisions les plus répressives de chacun d’entre eux (3). Quant à l’alliance scellée entre M. Perben et M. Castelli, elle consacre l’amalgame de tous les «terrorismes» : un amalgame que le vocable favorise et que les dispositions judiciaires entérinent, dans un contexte de criminalisation de la contestation  (4).
C’est donc dans un mouvement de résistance plus général que s’inscrit la mobilisation pour la libération de Paolo Persichetti, pour la défense des réfugiés politiques italiens (5) et pour l’obtention d’une amnistie de tous les condamnés des «années de plomb».
Persichetti et Scalzone terminent leur livre par un fragment de ce propos de Gilles Deleuze : «Agents et patients, lorsque nous agissons et subissons, il nous reste toujours à être dignes de ce qui nous arrive. C’est sans doute cela la morale stoïcienne: ne pas être inférieur à l’événement, devenir le fils de ses propres événements (6)».
Nous savons que personne n’enlèvera cette dignité à Paolo Persichetti.

(1) Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La Révolution et l’Etat, Dagorno, Paris, 2000, 342 pages, 10,29 euros. Comité pour la libération de Paolo Persichetti : (www.persichetti.ras.eu.org).
(2) Ou, du moins, une mesure d’indulto: une diminution des peines qui les rendraient conformes au droit «ordinaire».
(3) Paolo Persichetti, «Plus de judiciaire, moins de juridique», 5 octobre 2001 (www.lsijolie.net/article.php3 ?id_ar…). Lire aussi Jean-Pierre Paye, «Faux-semblants du mandat d’arrêt européen», Le Monde diplomatique, février 2002.
(4) John Brown, «Les périlleuses tentatives pour définir le terrorisme», Le Monde diplomatique, février 2002. Le Figaro, toujours à l’avant-garde, avait détecté en novembre 2001 l’existence d’un «terrosyndicalisme» ou «terrorisme syndical», Le Figaro, 16 novembre 2001, sous la plume d’Ivan Roufiol.
(5) Tous mériteraient d’être nommés ici. Cesare Battisti et Oreste Scalzone sont, semble-t-il, les plus menacés.
(6) Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, Paris, 1977, pp. 49-80.

Europe des libertés ou Europe des polices ?

Europe des libertés ou Europe des polices ?

Giorgio Agamben
le Monde 3 octobre 2002

Il y a quelques années, à l’occasion du retour en Italie de Toni Negri, j’avais tenté de réfléchir sur le bon usage de la mémoire et de l’oubli au regard de cette période récente de l’histoire italienne que l’on continue d’appeler les Années de 2008_andreas_templin_2plomb. Si je reviens aujourd’hui sur cette question à propos de l’extradition des citoyens italiens réfugiés en France, c’est parce que ce qui est en jeu ici n’est pas seulement le rapport d’un État de l’Union européenne avec son passé plus ou moins lointain. En réalité, la question concerne tous les Européens, parce qu’il en va de l’image même de l’Europe qui est en train de se construire. Cette image repose sur le présupposé selon lequel, puisque tous les États membres de l’Union sont des Démocraties, il est impossible qu’il existe des réfugiés politiques provenant de l’un d’entre eux. Un tel principe est une fiction, dont l’hypocrisie est évidente. La figure de l’exilé a accompagné l’histoire de la démocratie depuis ses origines en Grèce classique, et il est probable qu’elle continuera à le faire, du moins tant que le processus de dépolitisation, actuellement en cours dans les pays industriels avancés, n’aura pas liquidé tout conflit politique.
La démocratie est un concept complexe, qui, comme le sait tout juriste sérieux, ne peut en aucune manière se réduire à un dispositif électoral déterminé. Elle implique une série de principes et de critères que l’évolution des États modernes a si gravement remis en question que la simple opposition entre démocratie et dictature ne semble plus pertinente. Non seulement la liberté de penser et la possibilité même de la formation d’une volonté politique sont aujourd’hui dangereusement conditionnées par la manipulation des médias, amis le principe même de la séparation des pouvoirs a été progressivement érodé par le recours toujours plus fréquent au paradigme de l’urgence comme système de gouvernement. Sans doute peu de Français savent-ils que les lois ont permis de condamner les réfugiés politiques italiens (la loi n° 191 du 21 mai 1978, dite « loi Moro », et la loi n° 15 du 6 février 1980 1980) ne sont pas, au sens propre, des lois, mais de simples ratifications de décrets d’urgence émis par l’exécutif (respectivement le 28 mars 1978 et le 15 décembre 1979). Dans les trente dernières années, en particulier en période de crise politique, l’activité du Parlement italien n’a pas consisté à légiférer, mais à ratifier les mesures d’urgence de l’exécutif, en contradiction évidente avec le principe de la séparation des pouvoirs. Plus généralement, l’adoption des paradigmes de la sécurité et de l’urgence comme instruments de gouvernement est en train de transformer partout en profondeur le sens des institutions démocratiques. Ne voyons-nous pas aujourd’hui le gouvernement d’un État, jadis berceau de la démocratie, imposer au nom de l’urgence à ses concitoyens et au monde entier un état d’exception permanent, où les plus inhumaines violations de la Constitution et des principes du droit deviennent la règle ?
Dans ces conditions, il est essentiel que la fiction selon laquelle les citoyens de l’Union européenne ne peuvent être des réfugiés politique soit reconnue comme telle. Qu’adviendra-t-il le jour prochain où seront admis dans l’Union des États dont l’histoire récente est celle de génocides et de la répression violente de populations entières ? Dira-t-on alors, en gommant l’histoire, que de ces pays-là non plus ne sont jamais partis des exilés politiques ?
La France, avec la doctrine Mitterrand, a donné la preuve qu’elle voulait une Europe des libertés et pas seulement des polices. Il est essentiel qu’elle n’abandonne pas cette politique aujourd’hui.

(Traduit de l’italien par Joël Gayraud)

Link
L’exception permanente
Agamben, Lo Stato d’eccezione
Tolleranza zero: estensione dell’infrazione di terrorismo e nuovo spazio giudiziario europeo
La giudiziarizzazione dell’eccezione 1
La giudiziarizzazione dell’eccezione 2
Il caso italiano, lo Stato di eccezione giudiziario
Storia della dottrina Mitterrand
Dalla dottrina Mitterrand alla dottrina Pisanu

La fine dell’asilo politico
Garapon, L’utopia moralizzatrice della giustizia internazionale
Carcere, gli spettri del 41-bis
Dopo la legge Gozzini tocca al 41-bis, giro di vite sui detenuti
Tarso Gendro, “l’Italia è ancora chiusa negli anni di piombo”
Brasile, stralci della decisione del ministro della giustizia Tarso Gendro