Pour une critique du paradigme victimaire

«Tout le monde n’a pas le droit d’être victime et toutes les victimes ne sont pas victimes de la même manière»

Paolo Persichetti
(Traduit par Serge Quadruppani, lundi 3 juin 2013)
http://www.article11.info

Au centre de ce processus, on trouve l’idée de «victime méritante». Il importe ici d’analyser la manière dont l’usage politique de cette notion a transformé l’action pénale et l’idée de justice.

Pendant longtemps, l’idée de justice a accompagné la tentative d’atteindre des objectifs universels susceptibles de déboucher sur l’amélioration des conditions de vie matérielles et spirituelles de chacun. Au concept de justice s’associaient les idées d’égalité et de fraternité (aujourd’hui, on dirait aussi sororité), de libre développement de l’existence humaine – ou bien le salut. En somme, la justice était considérée comme un principe contribuant au bien collectif (pour suivre le changement des langages, on dirait maintenant «bien commun»).
Le concept de justice n’est aujourd’hui plus simplement superposé à celui de droit, mais s’est vu accolé à un principe tout particulier: le droit de punir. Le désir d’améliorer le sort collectif s’efface au profit d’une vision pénitencielle du monde, qui voit dans l’action pénale, conçue comme un paradis immaculé opposé à la réalité impure du monde politique, l’instrument pour intervenir sur la réalité.
Ce nouveau sens commun, totalement immergé dans une vision manichéenne du monde n’offrant pas d’échappatoire – on est soit entièrement victime, soit totalement coupable –, a projeté la figure de la victime au rang de statut social recherché, faisant d’elle «une authentique incarnation de l’individu méritant: presque un modèle idéal de citoyen».
Dans une société où disparaissent progressivement les capacités inclusives et prévalent à leur place des dispositifs prédateurs, résultat de la «tension entre idéologie néo-libérale du libre marché et autoritarisme moral néo-conservateur», les contradictions, le mal-être social, la difficulté à vivre entraînent un développement confus de sentiments et de caillots de rancœurs. Ces derniers mêlent la peur de l’avenir et l’obsession du déclin social, accentuant ainsi les processus d’identification victimaires.
S’il y a une victime, il doit forcément y avoir un bourreau, ce qui par définition exclut la possibilité qu’il y ait une condition victimaire commune. Tout le monde ne pouvant être victime, la compétition pour atteindre ce statut a vite battu son plein. Et cette course à l’investiture légitimatrice repose sur des bases inégalitaires. Tout le monde n’a pas le droit d’être victime et toutes les victimes ne sont pas victimes de la même manière.
La posture victimaire – expliquent les études qui s’occupent du phénomène – est accordée sur la base de qualités requises par l’ordre social, politique, culturel et ethnique ; critères qui varient suivant les latitudes. Un individu appartenant aux groupes sociaux les plus stigmatisés – ceux qui se voient taxer d’une continuité originaire avec l’univers criminel ou la généalogie du mal – n’a aucune possibilité d’accéder à la sainteté victimaire.
En effet, plus que celle de victime, c’est la notion de «victime méritante» qui trouve affirmation et légitimation. La victime forte ne laisse aucune chance à la victime faible. Il ne suffit pas d’avoir subi un tort ou un dommage pour pouvoir être reconnus comme tel. La clé ? Faire partie de la catégorie qui a légitimité à l’être, un panthéon exclusif.

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Projetée par l’ombre longue d’Auschwitz, l’image de la victime tire sa supériorité éthique de la figure du sans-défense – celui qui est objet d’une agression totale contre sa passivité absolue. Cette asymétrie originaire est cependant bien différente de l’enchevêtrement embrouillé de conflits caractérisant les sociétés actuelles. Cet emmêlement souvent symétrique d’affrontements, de tensions et de violences brouille le tableau, imposant une dimension illégitime et controversée à nombre de victimes.

Plus qu’un jugement de fait, le statut de victime est le résultat d’un jugement de valeur tellement significatif – puisque source immédiate de légitimation politique – qu’il est devenu lui-même le lieu de la dispute. Le terrain d’une bataille allumée par cette « exaltation narcissique de la souffrance », sur laquelle a écrit Zigmunt Bauman dans Modernité et holocauste. Comme le soutenait Hannah Arendt, cette exaltation ne fait qu’engendrer d’autres victimes, niant cette reconnaissance de l’autre qui, dans le dispositif agonistique du conflit, est l’ennemi. Dans le dispositif victimaire, l’autre devient l’absolument diabolique, le mal universel, l’extra-humain à bannir, celui qui, par définition, est hors de toute consensus social.
Loin d’avoir renforcé la reconnaissance de la dignité humaine, la compétition victimaire s’est prêtée à une facile instrumentalisation qui a servi à renforcer le pouvoir des Léviathan. Sur le plan international, grâce au prétexte de l’ingérence humanitaire, le paradigme victimaire a favorisé le passage de l’éthique guerrière aux guerres éthiques, alimentant la grande hypocrisie de la justice pénale internationale, qui a permis aux vainqueurs de faire le procès des vaincus. Comme disait Pascal, «Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste», abolissant toute capacité de discernement entre d’une part les crimes de lèse-humanité universellement reconnus (la torture, l’esclavage, le génocide, les méfaits coloniaux…) et d’autre part les infractions commises par ceux qui ont exercé leur droit à la résistance.
Sur le plan intérieur, l’idéologie victimaire a accompagné la dérive justicialiste et la contre-réforme du procès pénal. Celui-ci, après avoir été le lieu de vérification des preuves, est devenu le théâtre d’une cérémonie cathartique qui, pour offrir une réparation symbolique à la victime, anticipe un jugement sans issue pour le coupable.
Enfin, sur le plan social, il rend passif les sujets victimisés, les amputant de leur intérêt humain et de leur complexité politique et civile, réduite ainsi à l’aspect monodimensionnel de ceux qui n’expriment que douleur et souffrance et demandent réparation. Cette requête ne trouvant pas la satisfaction promise par le procès pénal, elle précipite souvent ceux qui la formulent dans la spirale du ressentiment sans fin.

Approfondimenti
Il paradigma vittimario

«Non tutti hanno il diritto di essere vittime. Non tutte le vittime sono vittime allo stesso modo»

Al centro di tutto la “vittima meritevole”. Come l’uso politico della nozione di vittima ha trasformato l’azione penale e l’idea di giustizia

Paolo Persichetti
Gli Altri 17 maggio 2013

Per lungo tempo l’idea di giustizia corredava il tentativo di raggiungere obiettivi universali in grado di ripercuotersi nel miglioramento delle condizioni di vita materiali e spirituali di ciascuno. Al concetto di giustizia si associavano l’idea di eguaglianza e fraternità (oggi diremmo anche sorellanza), di libero sviluppo dell’esistenza umana, oppure la salvezza. Insomma qualcosa che contribuiva al bene collettivo (tanto per stare al mutamento dei linguaggi, ora si pronuncia “bene comune”).
Oggi il concetto di giustizia non è semplicemente sovrapposto a quello di diritto, ma indica un diritto tutto particolare, il diritto di punire. Il desiderio di migliorare le sorti collettive è sopravanzato da una visione penitenziale del mondo che vede nell’azione penale, concepita come un paradiso incontaminato contrapposto alla realtà impura dell’agire politico, lo strumento per intervenire sulla realtà.
Questo nuovo senso comune, interamente immerso all’interno di una visione manichea del mondo che non offre scampo, o si è interamente vittime o totalmente colpevoli, ha proiettato la figura della vittima tra gli status sociali più ambiti, rendendola un’«autentica incarnazione dell’individuo meritevole: quasi un modello ideale di cittadino».
In una società dove sempre più viene meno ogni capacità inclusiva e prevalgono al suo posto dispositivi predatori, risultato della «tensione tra ideologia neoliberale del libero mercato e autoritarismo morale neoconservatore», le contraddizioni, i malesseri sociali, la fatica di vivere assumono l’aspetto di un viluppo confuso di sentimenti, di grumi di rancore che intrecciando la paura per l’avvenire e l’ossessione per il declino sociale accentuano i processi d’identificazione vittimistica.
Se c’è una vittima deve esserci per forza un carnefice, ciò preclude per definizione la possibilità che vi possa essere una comune condivisione vittimaria. Non potendo essere tutti vittime ecco che presto si apre la competizione. L’investitura legittimante offerta dallo status di vittima, infatti, resta caratterizzato da un accesso limitato e diseguale. Non tutti hanno il diritto di essere vittime e non tutte le vittime sono vittime allo stesso modo.
La postura vittimaria – spiegano gli studi che si occupano del fenomeno – è riconosciuta unicamente sulla base di selezionati requisiti di ordine sociale, economico, politico, culturale ed etnico; criteri che variano secondo le latitudini. Per i gruppi sociali stigmatizzati in partenza, nei confronti dei quali si presume una contiguità originaria con l’universo criminale o la genealogia del male, non vi è alcuna possibilità di accedere alla santità vittimaria.
In effetti, più della vittima in sé è la nozione di “vittima meritevole” che trova affermazione e legittimazione. La vittima forte non lascia scampo alla vittima debole. Non basta aver subito un torto o un danno per poter essere riconosciuti come tale, occorre innanzitutto entrare a far parte della categoria legittimata ad esserlo, un pantheon esclusivo.
Proiettata dall’ombra lunga d’Auschwitz, l’immagine della vittima trae la sua superiorità etica dalla figura dell’inerme, colui che è oggetto di un’aggressione totale di fronte ad una passività assoluta. Questa asimmetria originaria è tuttavia ben diversa dall’intricato groviglio di conflitti presenti nelle società attuali e che inevitabilmente rende spurio e controverso ciò che si tende a collocare tra le vittime odierne, difficili da districare nell’intreccio spesso simmetrico dei contrasti, delle tensioni e delle violenze.
Più che un giudizio di fatto, lo status di vittima è il risultato di un giudizio di valore talmente significativo, poiché fonte immediata di legittimazione politica, da essere divenuto esso stesso il luogo della disputa. Un terreno di battaglia innescato da quella «esaltazione narcisistica della sofferenza», di cui ha scritto Zigmunt Bauman in Modernità e olocausto, e che alla fine – come sosteneva Hannah Arendt – genera solo altre vittime, negando quel riconoscimento dell’altro che nel dispositivo agonistico del conflitto è il nemico, mentre in quello vittimario diventa l’assolutamente diabolico, il male universale, l’extraumano da bandire, colui che per definizione è fuori da ogni consesso civile.
Lungi dall’aver rafforzato il riconoscimento della dignità umana, la competizione vittimaria si è prestata ad una facile strumentalizzazione che è servita a rafforzare il potere dei Leviatani. Sul piano internazionale, grazie al pretesto dell’ingerenza umanitaria, il paradigma vittimario ha favorito il passaggio dall’etica guerriera alle guerre etiche, alimentando la grande ipocrisia della giustizia penale internazionale che ha permesso ai vincitori di processare i vinti. Come diceva Pascal, «non riuscendo a fare della ragione una forza, hanno fatto della forza l’unica ragione», abolendo ogni capacità di discernimento tra i crimini di lesa umanità universalmente riconosciuti, come tortura, schiavitù, genocidio, misfatti coloniali e le infrazioni commesse da chi ha esercitato il diritto di resistenza.
Sul piano interno, l’ideologia vittimaria ha accompagnato la deriva giustizialista e la controriforma del processo penale, trasformato da luogo di accertamento delle prove a teatro di una cerimonia catartica che dovendo offrire riparazione simbolica alla vittima anticipa anzitempo un giudizio senza scampo per il reo.
Infine, sul piano sociale passivizza i soggetti vittimizzati, amputandone l’interezza umana e la complessità politica e civile, così ridotta all’aspetto monodimensionale di chi esprime solo dolore e sofferenza e domanda una riparazione. Richiesta che non trovando l’appagamento promesso dal processo penale precipita spesso nella spirale del risentimento infinito.

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